Alors, qu’est-ce que je fais ici ? Je suis entre ces murs. Une infinité de choses auraient pu se passer différemment et l’issue à laquelle je fais face maintenant aurait été évitée. Dans ces 64 jours passés sur la route, il aurait suffi de deux heures. Une poussière. Une frontière qui ferme trente minutes plus tard au Kirghizistan, un douanier chinois qui me refuse l’accès car mon passeport est trop abîmé, un silex qui se trouve deux centimètres plus à droite au Tadjikistan et qui ne perce pas mon pneu… Il n’y avait qu’un minuscule détail à changer dans le déroulé de ces 18 000 kilomètres pour que je ne termine pas en prison. Autant dire rien du tout pour cette chance qui a toujours tant fait pour moi. Où est-elle ?
On connaissait l'ultracycliste vainqueur du Tour Divide et de la Silk Road Mountain, courses off-road parmi les plus dures au monde, on découvre dans ce récit un homme sensible dont la plume se fait intime pour raconter les jours les plus sombres de sa vie. Sofiane Sehili s'est élancé le 1er juillet 2025 de Cabo da Roca au Portugal dans le but de rallier Vladivostok en Russie à vélo le plus rapidement possible afin de battre le record de la traversée du continent eurasiatique. A 200 kilomètres du but, après déjà 18.000 kilomètres parcourus, il va prendre une décision qui l'emmène tout droit en prison, où il passera 51 jours. Son emprisonnement et ensuite sa libération ont fait la Une des journaux, on pensait avoir déjà tout lu et tout entendu, et pourtant ce récit bouleversant nous touche en plein coeur et nous permet de découvrir une autre facette de ce cycliste hors-normes.
Intelligemment construit en alternance, les journées passées sur le vélo et celles enfermées dans sa cellule, son texte sensible et passionnant nous emporte avec lui sur ces routes qu'il connaît par coeur mais également au coeur d'un système carcéral russe dont il découvre la réalité avec angoisse et désoeuvrement. Sofiane Sehili va devoir tenir bon, en compagnie d'autres détenus, là où tout est fait pour priver les hommes de leur humanité. Il la retrouvera en partie grâce à la lecture (La reine Antilope de Christel Mouchard, Eugène Onéguine de Pouchkine, un dictionnaire français-russe,...) et surtout à l'écriture, des poèmes et des lettres à Fanny, sa compagne, qui se démène pour le faire rentrer en France.
C'est un récit puissant et émouvant, qui ne ressemble à aucun autre récit du genre, qu'il soit à pied, à vélo, en train... On est frappés par la difficulté et le peu de moments joyeux vécus (et racontés) par Sofiane Sehili même si un an après, sa mémoire a fait le tri et lui remonte spontanément les moments heureux. Il se livre sur ses peurs, son désir d'abandonner ce record, son espoir d'arriver à temps, ses désillusions, ses moments de pur ravissement, ses profonds moments d'angoisse. Le récit d'un homme libre qui a touché le fond et qui s'est relevé.
Le voyage à vélo, s'il ouvre les yeux sur quelque chose, c'est sur une vérité si fondamentale qu'elle en est devenue cliché : les plaisirs les plus simples sont la source du bonheur le plus intense.
Catherine D.
Sofiane Sehili sera à Namur le 17 novembre 2026 pour une rencontre organisée par la librairie et nos amis vélocistes de Cycles & Sacoches.

