Librairie Papyrus

"A travers les feuilles d'un bon livre, on pourra entendre un écho qui ressemble au bruit des forêts." Henry David Thoreau

Maniresdetrevivant BaptisteMorizot ActesSud2019"Si le collectif humain n'est qu'un noeud de relations au milieu qu'il habite, les limites dans l'usage de ce milieu ne sont plus des contraintes externes imposées par une Nature dont il faudrait s'émanciper, mais les lignes mêmes de notre visage. De notre visage réel, non fantasmé : celui d'un vivant insufflé de vie par la communauté biotique qui le porte à bout de bras."

Voici une lecture dont on ressort transformé, un peu sonné aussi, et surpris. Surpris d'avoir tant appris, surpris par la beauté des mots, supris par la force des concepts élaborés savamment par l'exemple. Car Baptiste Morizot est un philosophe engagé, pour qui le réel et l'expérience fondent la pensée, cette dernière s'inscrivant au coeur du vivant. Il nous emmène alors avec lui dans les montagnes du Vercors sur la piste des loups, et conséquemment sur celle des brebis, des bergers et de la prairie qu'ils occupent pour, tour à tour, nous faire "ressentir" leurs manières d'être. C'est avec force et subtilité que le philosophe de terrain va nous inviter à repenser la politique du vivant en remettant la relation au centre de tout, en déployant un art de l'attention, de l'interprétation, de la "diplomatie interspécifique des interdépendances comme théorie et pratiques des égards ajustés." Plonger dans le monde de Baptiste Morizot, c'est comme prendre un bain de forêt tout en pensant aux photos qu'on ira poster en rentrant sur son réseau social préféré : notre position est équivoque, un trouble d'ordre moral se fait sentir et paradoxalement, c'est à cet endroit-là précisément que nous pouvons agir, sans prendre position mais en écoutant notre "barbouillement moral" qui nous fait entrer en toute discrétion dans une politique du vivant... c'est rassurant et vivifiant!

Il y a tant à lire (et tant à dire), tant à s'imprégner et à découvrir, le tout servi par une écriture virtuose, ancrée et poétique, sensible. Une lecture vibrante, engagée, utile à tous les vivants, humains et non humains, et qui ne tombe pas dans l'opposition extractivisme versus sanctuarisation de la nature, mais qui réconcilie l'interconnectivité (pour la défense d'une culture de l'internet libre) avec l'expérience de la nature. Brillant!

Catherine D. 

Paru en février 2020, collection Mondes Sauvages chez Actes Sud Nature. Disponible également au format numérique.

"Plus qu'en appeler à l'amour de la Nature, ou agiter la crainte de l'Apocalypse, il me semble qu'une voie plus ajustée aux enjeux du temps revient à multiplier les approches, les pratiques, les discours, les oeuvres, les dispositifs, les expériences qui sont capables de nous faire sentir et vivre depuis le point de vue des interdépendances. Nous faire sentir et vivre comme vivant parmi les vivants, comme eux pris dans la trame, partageant des ascendances et des manières d'être vivant, un destin commun, et une vulnérabilité mutuelle.
Paradoxalement, c'est la crise aujourd'hui qui est le dispositif de cet ordre le plus efficient : la crise des abeilles, la crise de la vie des sols, la crise des forêts amazoniennes comme puits de carbone, parce que la fragilisation d'une forme de vie prise dans le tissage fait tinter toute la trame jusqu'à nous, et nous rapelle que nous n'avons jamais été seuls, que nous ne sommes vivants que glissés dans la vie des autres, dans une situation de vulnérabilité mutuelle.
C'est l'expérience de la vulnérabilité mutuelle avec les pollinisateurs, les vers de terre, la vie des océans, qui nous pousse à sentir depuis le point de vue des interdépendances. A élargir le spectre du souci. C'est que nous traitons désormais de vivant à vivant. Et plus d'"Homme" à "Nature". Si nous sommes vulnérables à leur fragilisation, c'est qu'ils sont importants. Et s'ils sont importants, pourquoi tous les autres ne le seraient-ils pas aussi? Et, de là, la brèche est ouverte dans notre attention politique, où peut s'engouffrer le reste du vivant. C'est une manière de comprendre le déploiement si soudain d'un mouvement comme Extinction Rebellion, comme le sens profond de son mot d'ordre aux allures paradoxales : "Avec amour et rage". L'amour est le souci des interdépendances, la rage va contre ce qui les détruit."